, Bulletin n°7
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Etats-Unis

Wisconsin « Je manifeste comme un Égyptien »

Le Wisconsin est un état du nord des États-Unis, d’environ 5 millions d’habitants dont la capital est Madison

Le Wisconsin est un État du nord des États-Unis, d’environ 5 millions d’habitants dont la capitale est Madison. À cause de la crise et des différents plans de soutien aux banques et à l’économie, le projet de budget du Wisconsin est en déficit de 3,6 milliards de dollars pour la période 2011-2013. Pour tenter de résorber ce déficit, le gouverneur républicain Scott Walker, nouvellement élu, décide de faire des coupes sombres dans la santé et l’éducation (privatisation de l’université du Wisconsin…), en réduisant les prestations sociales des fonctionnaires et en s’attaquant aux droits syndicaux.

La loi prévoit notamment :

  • d’augmenter les cotisations retraites et sécurité sociale (de 8%), ce qui correspond à de fortes baisses de salaires ; de plus, le gel des salaires des enseignants conduirait à une baisse de 20%.
  • de limiter les droits de négociations collectives des avantages sociaux pour les fonctionnaires : les discussions ne peuvent porter que sur les augmentations de salaires, et celles-ci ne peuvent dépasser l’inflation officielle, sous-estimée. C’est une attaque directe contre les conventions collectives.
  • d’interdire aux employeurs de percevoir les cotisations salariales et de soumettre la reconnaissance des syndicats à un vote chaque année.

Face à cette attaque, la mobilisation des travailleurs est immédiate et massive. Depuis la mi-février, les étudiants et les travailleurs du secteur public sont mobilisés, ainsi que ceux du privé qui les soutiennent largement. Le 16 février, une manifestation réunit 20 000 personnes. Puis la mobilisation s’amplifie chaque jour, jusqu’à culminer le samedi 26 février avec 100 000 manifestants à Madison, agglomération de 500 000 habitants. Le Capitol est occupé par les manifestants (camionneurs, pilotes, travailleurs des aciéries…). D’autres manifestations ont lieu (à New-York, Chicago, Los Angeles, dans d’autres État…) en soutien à la mobilisation au Wisconsin.

Le droit de grève est tellement encadré pour les fonctionnaires que ceux-ci, soutenus par les médecins, se sont mis en arrêt maladie : certains jours, on a compté jusqu’à 40% d’arrêts maladie chez les enseignants très engagés dans cette mobilisation.

Les syndicats et le parti démocrate ont tenté de détourner le mouvement en acceptant les coupes sociales prévues par la loi mais en exigeant le retrait des dispositions anti-syndicats et anti-convention collective. Les syndicats craignent en effet de voir leur pouvoir de négociation ainsi que leur revenu considérablement diminués. Le Parti démocrate reçoit beaucoup de dons des syndicats, dont les dirigeants sont très liés au Parti démocrate. Pour empêcher que la loi soit votée, les sénateurs démocrates ont quitté l’État pour que le quorum ne soit pas atteint.

La section de l’AFL-CIO du Wisconsin s’oppose à toutes les mesures, et brandit la menace d’une grève générale, sans pour autant la préparer vraiment. Mais l’AFL-CIO nationale ne remet pas en cause la nécessité de la réduction des dépenses publiques et des coupes budgétaires, elle refuse seulement les mesures anti-syndicats. Depuis des années, l’appareil syndical fait ainsi des concessions : il cherche à défendre la survie de l’appareil dans les négociations et abandonne la défense des travailleurs. Face à cette prise de position, un regroupement de syndicalistes, réunis sous la bannière « no concessions », a vu le jour, et se démarque de l’AFL-CIO.

Finalement, le 12 mars, la loi a pu être adoptée grâce à une manœuvre de Walker et à une astuce juridique. On a enlevé une partie de la loi portant atteinte aux ressources financières des syndicats et on a vidé les textes de tout acte budgétaire ; on se dispense ainsi du quorum. (Et, le gouverneur compte sur le départ en préretraite d’une série de travailleurs âgés et le non remplacement de tous les départs).

La mobilisation des travailleurs présente deux points remarquables :

  • Cela représente une réémergence de luttes aux États-Unis comme on en n’avait pas vu depuis 30 ans. Par ailleurs, des lois similaires sont en projets dans d’autres États, ce qui promet d’autres affrontements. Et le processus d’auto-organisation des masses, l’idée évoquée de la grève générale dans tout l’État sont loin d’être effacés.
  • Certains manifestants ont fait le lien entre leur combat et les révolutions d’Afrique du nord. En témoignent des pancartes faisant des analogies entre Walker, le gouverneur de l’État, et Moubarak : « Hosni Walker » ; « Un dictateur au tapis, un autre à abattre » ; « ou deux photos de Moubarak et Walker côte à côte… Ryan, élu républicain, a déclaré : « C’est comme si le Caire s’était déplacé à Madison ».

Face à cette situation, les syndicats vont-ils chercher à obtenir quelques concessions et à passer un accord ? Il est évident que les travailleurs ne peuvent compter sur l’appui du Parti démocrate. Dans d’autres États, c’est le parti démocrate au pouvoir qui dirige les attaques contre les travailleurs pour leur faire payer le plan de soutien aux banques. C’est aussi la politique d’Obama.

Au Caire, c’est une nouvelle période de la lutte des classes qui s’est ouverte avec la mobilisation révolutionnaire. « Walk like an Egyptian » pouvait-on lire sur une pancarte à Madison. Et les syndicats indépendants égyptiens ont déclaré : « Nous soutenons les travailleurs du Wisconsin ». L’avenir dira si avec la mobilisation du Wisconsin, c’est une nouvelle période de la lutte des classes qui s’amorce aujourd’hui aux États-Unis.

15 mars 2010
 
 
Mis à jour le
15
octobre
2020